Le secouriste des Batignolles – Partie 2

Mardi 22 août : Arrivée au comité à 8h30.

10h00 : Un convoi de dix camions allemands descend la rue du Rocher. Attention ! Non, pas de casse.

11h35 : Partons annexe mairie. Rien de spécial.

13h00 : La rue est barrée en bas de chez nous au pont des Batignolles, rue Boursault, à Chaptal, rue de Rome. La mitrailleuse donne très violemment. On entend même fortement les grosses détonations du canon, probablement celui d'un tank ou d'un auto-canon.

13h15 : Cela barde toujours.

16h30 : Quelques détonations. Les gens se cachent dans la rue. Jusqu'à 20h30 rien.

20h30 : Je rentre chez moi.

21h00 : On entend le canon, ou celui du front, ou celui de la Cité. Car l'Hôtel de Ville et la Préfecture de la Seine, tous deux occupés par les F.F.I, sont très violemment attaqués (il faut comprendre la Préfecture de Police). Grosse bagarre rue de Rome, rue de Constantinople, rue du Rocher, au pistolet, au fusil, à la mitraillette. Cela tape dur. Une personne est blessée à son balcon. Mr Rossigneux me dit que c'est une bataille de chars que l'on entend au loin. La bagarre est finie. On a vu nettement une balle traçante passer devant chez nous. Les gros coups sourds de canon se sont rapprochés. Chaque fois qu'ils tirent, les fenêtres et les portes tremblent. On me dit que c'est du côté de la porte de Saint Cloud.

22h00 : Plus rien.

22h03 : Les détonations reprennent, nous pensons que ce sont les forces américaines qui viennent à la rescousse des FFI.

22h20 : Grosse détonation sourde, suivie d'un roulement.

23h00 : Bagarre rue d'Edimbourg jusqu'à 23h20.


à la Préfecture de police

J'ai relevé dans le quartier ce jour-là : 

Pierre Radigue : 72 ans, tué 8, rue de Petrograd.


 Mercredi 23 août : Grosses détonations intermittentes à 3h00 du matin. C'est comme un roulement, comme des chapelets de bombes, mais il n'y a aucun avion. C'est tellement violent que toutes les vitres du quartier tremblent, ainsi que la maison et les portes intérieures. On voit également de grandes lueurs entre l'Opéra et Saint-Sulpice, au loin.

7h15 : Bagarre dans la rue de Rome jusqu'à 7h25.

8h00 : On entend assez fortement le canon

8h45 : Le canon tonne très violemment, les vitres tremblent encore assez fort.

9h00 : Nous partons en tournée; c'est le Grand Palais qui a été attaqué au tank; nous y arrivons. Cela tire toujours. Gare !

10h00 : Le Grand Palais flambe; il y a des FFI dedans. Tout brûle et les Allemands ne veulent laisser personne sortir. Vingt-deux FFI se rendent; de nombreuses personnes restent encore dans le Grand Palais et c'est un énorme brasier. Les Allemands arrivent. Nous sortons. Ils nous tirent dedans et nous manquent (lire l'épisode)

11h30 : Le Grand Palais flambe dur. Quelques blessés restent dedans. On ne pourra les sortir que quand les autres se seront rendus. Nous repartons au comité. Tout autour du Grand Palais cela se bagarre dur. Place de la Concorde, avenue des Champs-Elysées, sur les quais, près du boulevard Saint-Germain, au pont de la Concorde. Je ne crois pas que la verrière tombe mais tout l'intérieur de l'aile droite est complètement en flammes. Des flammes immenses montent dans l'intérieur et traversent par endroits la verrière. On entend les rugissements des fauves (*) qui se mêlent aux ronflements des flammes. On craint que quelques FFI ne soient morts dedans. Peu après, de longues flammes sortent par la voûte centrale. Quel incendie. On entend des explosions à l'intérieur. Des munitions sans doute.

(*) Jean Houcke y avait installé son cirque et sa ménagerie

__________

13h20 : Le tank, qui stationnait ce matin place Villiers pendant la bagarre, est attaqué par les FFI rue de Rome. Il s'énerve et tire, ce qui fait un de ces pétards ! Je crois qu'il va esquinter quelques maisons. Nos vitres vont certainement descendre car il tire avec toutes ses mitrailleuses et son canon. Le tank est devant Chaptal et tire en direction de la rue Boursault. Le tank se tourne un peu vers le garage Citroën. Il y en a un deuxième derrière lui. Ils tirent tous les deux avec toutes leurs mitrailleuses, sans arrêt. Pour un peu ils tireraient dans la rue de Rome.

13h40 : Le char s'en va; s'installe place Villiers, juste dans le prolongement de la rue de Constantinople. On tire en bas de chez nous. S'il s'en aperçoit, il va venir sur nous et alors je ne donne pas cher de nos murs.

13h40 : Le char s'en va; s'installe boulevard Malesherbes. Des grenadiers allemands le suivent à pas de loup. On n'entend plus rien.

14h30 : On entend fortement le canon du front.

15h15 : La bataille reprend boulevard des Batignolles. Il y a maintenant trois tanks : un qui prend la rue de Constantinople en enfilade, le second et le troisième prennent la rue de Rome et le boulevard des Batignolles en enfilade.

15h16 : Un obus arrive en plein milieu de la rue de Constantinople.

15h21 : Un obus éclate boulevard des Batignolles, au coin de la rue Chaptal. Quelle fumée ! Vingt-deux Allemands ont été tués. Pour les FFI, je ne sais pas. Nous, nous avons ramassé deux personnes, rue de la Bienfaisance, blessées légèrement.

15h24 : On entend toujours le canon au loin.

15h25 : Les tanks se taisent.

15h25 : Le Grand Palais, dit-on brûle toujours.

15h30 : Les tanks (deux tanks) sont toujours place Villiers, leurs canons tournés vers la rue de Constantinople. S'ils tirent nous sommes fichus.

15h35 : Le tank tire un coup de canon sur sa droite. Il est toujours là.

15h50 : De grosses formations d'avions nous survolent. D.C.A. très violente. Il en reste donc encore ?

16h00 : Les tanks tirent toujours très violemment de la place Villiers sur le boulevard des Batignolles et la rue Boursault. Quel pétard.

17h00 : Très, très violente D.C.A. Formidables détonations et la bataille des Batignolles continue. Quel pétard ! On se croirait au front. Les avions ronronnent, les mitrailleuses donnent, le canon tonne.

Ci-dessous un plan du quartier des Batignolles :

1  -  La pharmacie Bailly devant laquelle a été tué le jeune Jean Perrin 2  -  Le domicile de Jean-Claude Touche, 54, rue de Constantinople
3  -  Le collège Chaptal 4  -  La Mairie du 17ème arrondissement
5  -  L'école d'institutrices devant laquelle a été tué Robert Desmonnet 6  -  Le poste de secours de la rue de Naples
7  -  Emplacement des tanks allemands 8  -  Rue des Dames où a été tué Roger Salomez
9  -  Rue Jacquemont où a été tuée Simone Jaffray 10 – Rue de Turin où a été tué Maurice Decrocq

17h14 : Coup de canon de tank qui fait un bruit formidable. Encore les mitrailleuses. Le tank n'est plus place de Villiers mais il tape toujours dur. On voit des gens qui se faufilent sur les toits. Malgré cela, on entend toujours le canon au loin. Certainement celui du front.

17h15 : Une rafale de mitraillette éclate tout à coup juste en bas de chez nous. Tout à l'heure, nous allons recevoir un coup de quelque chose dans la maison.

17h36 : Le char tire toujours quelques coups; on se bat dans la rue à la mitraillette.

18h00 : Une voiture gît au milieu de la rue de Constantinople. Un incendie s'est déclaré boulevard des Batignolles. On emmène un blessé rue de Naples. Des C.R.F. que je ne connais pas. (C.R.F. = Croix-Rouge française)

19h35 : Tout est calme. Je fais une ronde dans le quartier. La place Villiers, côté Batignolles, est très touchée. A peu près toutes les vitres sont descendues. Un trou d'obus sur la chaussée qui est jonchée de morceaux de corniches ou de plâtras. Devant le magasin Uni-Monceau, trois camions allemands gisent, brûlés, sur la chaussée. Un flambe encore. Les pompiers essaient de l'éteindre. C'était l'incendie de tout à l'heure. Un autre camion gît, vide et pneus crevés dans la rue Larribe. Un autre est les quatre fers en l'air, au beau milieu de la rue de Constantinople. Le boulevard des Batignolles est comme dévasté par un ouragan.

19h40 : On entend, en roulement continu, le canon dans le lointain et, du côté de Villiers, les détonations des tanks.

20h00 : Du côté de l'Opéra, assez loin, une grosse et lourde colonne de fumée. Sans doute des réservoirs d'essence. Un artificier, que Mr Rossigneux a vu, lui a dit que l'explosion de cette nuit est, non pas due au canon, mais à l'explosion d'une réserve de V1, l'arme secrète allemande, l'avion sans pilote et renfermant une charge d'explosifs très puissante. C'est sans doute à cause de cela que les explosions étaient si violentes, car d'après les lueurs et les coups, ces explosions étaient à au moins 25 kilomètres.

21h00 : On n'entend plus rien du tout. Le silence est étonnant. On n'y était plus habitué. De temps en temps, on entend un coup de feu dans le quartier.

21h20 : Un roulement ininterrompu de détonations au loin pendant une minute et vingt secondes. Cela continue. On entend le canon sans arrêt. C'est formidable.

21h21 : Les FFI prennent position de combat, boulevard des Batignolles. Nuit calme.


 Jeudi 24 août : Matinée pluvieuse. Jusqu'à 13h00 rien du tout.

14h00 : Fusillade un peu partout dans le quartier de temps en temps.

15h05 : Rafales de mitraillettes à Saint-Augustin. Nous voulons partir voir s'il y a des blessés. Mais Mr X… s'y oppose. Il y a des froussards, des gens qui pensent à ne pas se salir. Alors pourquoi fait-on une permanence si c'est pour ne pas sortir quand cela tire ?

15h15 : On nous demande de prendre du lait condensé au rez-de-chaussée. Arrivé en bas, il y a une ambulance qui demande le poste de secours le plus proche. Il ne sait pas où est la rue de Naples. Je saute sur le marchepied et hop ! Nous partons.

17h00 : Je pars à la morgue, installée salle Gaveau. Il y a six corps, tous recouverts d'un drap, sauf le sixième qui est non identifié, qui n'avait aucun papier et est horriblement mutilé. La tête fendue où on voit la cervelle et un grand trou dans le ventre. Pour en revenir au blessé de Saint-Augustin, si l'ambulance ne s'était pas trouvée provisoirement là, le pauvre ! Il était plein de sang, ayant reçu une balle dans la fesse droite. Il aurait pu rester longtemps là.

un exemple de morgue improvisée : ici la Salle des ingénieurs civils, 19 rue Blanche

J'ai pu identifier quatre des six victimes dont parle Jean-Claude Touche :

- Marcel André, âgé de 43 ans,

- Roger Duval : né le 9 septembre 1907 à Neuilly sur Seine, membre de la France au Combat, adjudant des FFI

- André Juliard : 71 ans

- Barthélemy Verrando : 46 ans

Sinon on trouve dans le secteur les victimes suivantes :

 

le dentiste retraité Poulet, tué d'une balle perdue en sortant du café de l'Etape, devant le lycée Chaptal

le sergent des FFI André Lavielle, 35 ans, mortellement blessé devant l'école d'institutrices et transporté au poste de secours du 190 boulevard Péreire

le sous-lieutenant des FFI Jean Haded-Lescure, originaire de Cannes, mortellement atteint à l'entrée du passage Geoffroy Didelot, boulevard des Batignolles et transporté à l'hôpital Paul Marmottan

 

17h50 : Grosse bagarre à Beaujon. L'ex-hôpital est attaqué par les Allemands avec des tanks.

19h00 : Grosse bagarre à l'Etoile et à l'hôtel Majestic. On entend des coups de feu dans le quartier.

20h00 : Deux gros incendies sont visibles par une très forte fumée dans la direction de l'Etoile, confirmés par de nombreuses voitures de pompiers.

22h00 : On entend toujours le canon des tanks dans la direction de l'Etoile et des Champs-Elysées.

22h30 : De nombreuses fusées rouges et vertes montent dans le ciel. On entend violemment le canon. Quelqu'un qui habite place d'Italie nous téléphone que les Américains sont à la gare d'Austerlitz. Ils sont dans Paris depuis plusieurs jours. Que nous étions bourrés de bobards ! On nous dit "Ils sont à Versailles", ils n'y sont pas; "Ils sont à Clamart", ils n'y sont pas; on n'y comprend plus rien. Et maintenant quelqu'un nous annonce les avoir vus. Nous sommes dans une joie immense. Merci mon Dieu ! Merci, chère Sainte Vierge ! Vive la France !

23h00 : Nous entendons le canon assez fort. Est-ce l'Etoile ou les Allemands qui résistent ? Le courant est revenu. La TSF annonce "Les Américains (colonnes blindées) sont à l'Hôtel de Ville (*), les cloches de Notre-Dame sonnent à toute volée; Paris pavoise quoiqu'il fasse nuit; les gens applaudissent dans la rue". Dans l'ouest, à Bois-Colombes m'a-t-on dit, un gigantesque incendie élève dans la nuit une immense colonne de flammes. De très violentes détonations accompagnent cet incendie. C'est cela que je prenais pour le canon. Quelqu'un d'Asnières vient de me téléphoner. C'est effrayant là-bas. Les détonations et les flammes que l'on entend et que l'on voit.

(*) En fait d'Américains, c'est la colonne du capitaine Dronne qui est arrivée à l'Hôtel de Ville... Les Allemands, quant à eux, font sauter les installations du Camp de la Folie à Nanterre, important dépôt d'essence et de matériel)

23h10 : Des groupes de personnes circulent dans les rues en criant : "Victoire ! Victoire !" Des gens pavoisent déjà.

 23h44 : La radio nous passe, après le reportage, la Marseillaise, la Marche Lorraine. Nous pleurons de joie. Les explosions continuent toujours. Du balcon, on entend dans tout Paris, les cloches qui sonnent à toute volée. Et ce n'est plus à la TSF. C'est en réalité. C'est émouvant. Nous rentrons rapidement car on tire à la mitraillette dans la rue. Les explosions n'arrêtent pas. Le ciel est toujours embrasé.

23h47 : Les explosions sont maintenant continues et extrêmement violentes. La radio nous annonce un nouveau poste émetteur. Pas de moyen de sortir et on entend toujours les cloches.

23h48 : La TSF nous signale qu'il ne faut pas laisser les fenêtres allumées comme on l'avait conseillé tout à l'heure. Les Allemands qui restent tirent dedans et pourraient faire de nombreux morts et blessés.

23h49 : On dit de ne pas trop circuler dans les 5ème et 6ème arrondissements, car cela pourrait gêner les mesures de nettoyage.

23h50 : On nous passe les hymnes nationaux alliés. La mairie du 11ème arrondissement est attaquée par les Allemands et demande du secours. On prévient les Français du quartier du Sénat que les Allemands veulent le faire sauter. Je crains le pire de la part des Allemands. Ils sont capables de tout. Et  ma grand-mère qui n'habite pas loin ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Protégez-nous. La bataille fait maintenant rage dans Paris. On entend le canon sans aucune interruption.

23h55 : La mairie du 11ème arrondissement, les 5ème et 6ème arrondissements sont le centre de la bataille qui se déroule dans Paris actuellement. Toutes les minutes la TSF lance un appel pour que tous les FFI aillent secourir les vaillants défenseurs de la mairie du 11ème qui manquent de munitions. Pauvres malheureux, en pleine nuit ! Quels malheurs contiendra cette nuit. Elle seule, j'espère, car j'ai vu encore cet après midi des morts. C'est effroyable.

24h00 : TSF : on nous annonce que des pièces allemandes en batterie à Longchamp tirent sur Paris et que le 15ème arrondissement est bombardé, que des obus y tombent. Protégez Paris, Sainte-Vierge !

lire la suite