La libération du 13ème

Le 12 août 1944 la nouvelle se répand comme une traînée de poudre : les Allemands évacuent la Salpêtrière ! Et effectivement les jours suivants le ballet d’ambulances et de camions est incessant aux abords de l’hôpital qui avait été réquisitionné en juin 1940. En revanche la présence de gros chars sur le terre-plein du quai de Bercy ne rassure pas beaucoup les rares badauds qui osent s’en approcher. Le 17 août ces mêmes badauds peuvent observer que les Allemands sortent des prisonniers américains blessés de l’hôpital. Certains téméraires parviennent à leur donner du vin et des biscuits. On dit que l’occupant a démonté et embarqué le grand appareil radiographique. Un des plus beaux de France. Quelle misère ! On rapporte également qu’à Ivry les occupants vendent les réserves d’alimentation qu’ils ne peuvent emporter et incendient le reste. Pour appuyer ses dires l’homme à l’origine de cette information exhibe une douzaine de bouteilles de cognac… Le 18 août plus un uniforme vert-de-gris à la Salpêtrière et les infirmières françaises reprennent leur service en uniforme, ce qui leur était interdit depuis 1940. Dans l’après-midi une voiture de la Préfecture passe boulevard de l’Hôpital et lance des tracts. La police se joint à la Résistance pour chasser l’Allemand. Une chapelle ardente est installée dans l’église Saint-Marcel pour accueillir les corps de quatre jeunes gens de l’arrondissement fusillés le 16 août par la Gestapo. Une foule immense défile devant les cercueils (Lire l’épisode Guet-apens Porte Maillot).

Le 19 août 1944, 10h00 du matin. Service funèbre à Saint-Marcel. Place Valhubert, près de la gare d’Austerlitz, les Allemands ont installé des chevaux de frise, un tank en batterie et des mitrailleuses sur le pont. Une sentinelle interdit tout passage à grands gestes. A 16h45 une automitrailleuse ouvre le feu sans raison sur la foule qui déambule boulevard de l’Hôpital. Deux blessés dont une femme. A 16h30 une violente fusillade éclate devant le Jardin des Plantes. Qui a tiré le premier ? La situation est confuse, on relèvera plus d’une trentaine de morts (Lire l’épisode Massacre au Jardins des Plantes). A 17h00 le Comité local de libération s’installe à la mairie du 13ème sans le moindre heurt tandis que des volontaires sont envoyés monter la garde aux Magasins Généraux d’Austerlitz. Vers 18h30 des soldats allemands investissent le commissariat de police situé dans les locaux de la mairie obligeant les FFI à se replier en désordre. Des escarmouches éclatent un peu partout dans l’arrondissement. A 22h45 Valérien Perra est abattu par une rafale de mitraillette quai de la Gare.

barricades avenue des Gobelins

Le lendemain 20 août la mairie est reprise, un poste de garde plus conséquent et un poste de secours y sont installés, des patrouilles sont envoyées reconnaître les points tenus par les Allemands. Dans la matinée des Feldgendarmes montés sur deux side-cars attaquent un petit poste de surveillance avenue des Gobelins. Bilan neuf tués dont six civils. Vers 16h00 une patrouille allemande postée rue Vandrezanne ouvre le feu sans raison sur des passants ; Emile Vandenberghe et Yvonne Chevallier tombent devant la boulangerie. Vers 17h30, avenue des Gobelins, les policiers Suire et Gaillet assurent la protection d’une équipe de colleurs d’affiches quand les occupants d’une voiture allemande tirent sur le groupe qui s’est formé. Suire s’écroule, mortellement touché à la poitrine. Madame Maurin est tuée rue du Moulinet. René Hiroux est abattu rue Broca. Dans la soirée le commissariat de police est attaqué à la grenade. Il n’y aura que des dégâts matériels à signaler. 

Quelques minutes plus tard un groupe de FFI procède à l’arrestation de six infirmiers allemands qui se trouvaient dans le garage Esquirol. Dans la nuit ce sont deux camions à Croix-Rouge qui sont interceptés à l’angle du boulevard de l’Hôpital et de la rue Jeanne-d’Arc. Les brancardiers sont capturés et désarmés. Un groupe de FFI saisit un important stock de farine boulevard de la Gare, un autre s’empare d’un wagon de sucre à la gare d’Ivry. Ces denrées sont confiées au Centre de ravitaillement du 13ème. Pont de Tolbiac une patrouille découvre un train de munitions mais l’importante troupe allemande qui stationne à proximité empêche toute action. En revanche à la gare d’Austerlitz de nombreuses caisses de grenades à manche sont récupérées sans difficulté. Un milicien sur le point d’être arrêté ouvre le feu sur les FFI qui l’abattent aussitôt. 

barricades Porte de Choisy

Le 21 août les Allemands empêchent toujours la circulation sur le quai d’Austerlitz. Rue Buffon des FFI montent la garde près d'une de leurs voitures mitraillée par l’ennemi. Interdiction de s'approcher. Les commerçants ont fermé leurs boutiques. La mairie fait placarder des affiches : « Tout pillage est interdit sous peine de mort ».  Plus d’électricité. L’eau ne monte plus aux étages supérieurs dans les immeubles. L’inspecteur André Chasserot est mortellement blessé lors de l’interpellation d’un milicien 134, rue de Tolbiac, milicien qui sera abattu lors d’une tentative d’évasion quelques heures plus tard.

FFI du 13ème. Sur la photographie de droite,  marqué d'une croix, Alphonse Boudard qui se battra à Saint-Michel

Le 22 août la population du 13ème construit des barricades dans les principales artères de l’arrondissement. Elles gêneront considérablement les déplacements de l’ennemi. Le garage des Services techniques de la Préfecture de police, boulevard de l’Hôpital, est attaqué par un groupe de soldats qui devant l’arrivée de nombreux renforts préfèrent se retirer. Un groupe de FFI envoyé à l’Hôtel de Ville est pris à partie par une troupe allemande. L’engagement est bref. Trois soldats sont tués, sept faits prisonniers, un camion et une remorque sont récupérés et viennent grossir le matériel du 13ème. Vers 17h00 une équipe de la Préfecture est envoyée à Ivry pour récupérer des armes. La voiture est mitraillée place Valhubert et vient s’écraser devant la gare d’Austerlitz. Le gardien de la paix Roland Igersheim  a été atteint d’une balle en pleine tête. Dans la soirée trois chars attaquent la barricade de la Porte d’Italie. Le  groupe de FFI Espérance est surpris boulevard Kellermann, l’accrochage est rude et on compte de nombreuses victimes dont André Lebastard. Roger Baillet, lui, est tué 162, avenue d’Italie.

avenue d'Italie

Le 23 août les Allemands redoublent leurs attaques. Rue Damesne les FFI décrochent sous peine d’être anéantis. La barricade des Gobelins est détruite par trois chars ; la route est ouverte à un convoi de dix-sept camions qui prennent la direction des Magasins Généraux d’Austerlitz. Le poste de garde de ces magasins est aussitôt prévenu et évacue les lieux. Le convoi est pris à partie au mousqueton et à la grenade. De nombreux civils qui assistent en badauds à la bataille sont tués ou blessés ; des rafales de mitrailleuses écornent les immeubles, des boutiques sont incendiées. Mais le convoi est obligé de rebrousser chemin et revient près de la barricade des Gobelins où il est accueilli par une fusillade nourrie et compte encore des pertes. Boulevard du Port-Royal des véhicules stationnés devant la caserne sont capturés ; deux soldats sont tués, sept capturés. Boulevard Masséna et pont de Patay les FFI mitraillent les véhicules allemands qui ont encore l’audace de circuler. Des miliciens et des indicateurs de la Gestapo sont arrêtés ainsi que deux tireurs surpris aux fenêtres du 174, avenue de Choisy ou encore cinq hommes porteurs de faux brassards FFI et de faux ordres de mission qui roulaient à bord d’une camionnette PTT volée.  Un poste de garde renforcé est installé aux Magasins Généraux pour éviter tout pillage. Lucien Cortot est tué Porte d’Italie.

les premiers chars de la 2ème Division blindée

Le 24 août nouvelle attaque de blindés allemands sur la barricade de l’avenue des Gobelins. Mais les chars sont repoussés et s’éloignent par le boulevard de l’Hôpital pour gagner le pont d’Austerlitz et la gare de Lyon. L’école Saint-Marcel n’a plus une vitre. La brasserie Modèle a été sérieusement touchée. A 11h00 le policier Eugène Bertaut tombe au cours d’un engagement entre FFI et soldats allemands au carrefour de l’avenue des Gobelins et du boulevard Saint-Marcel. Des FFI du 13ème sont envoyés partout dans Paris. Ils se battent au Quartier Latin, rue de la Huchette (*), autour des Jardins du Luxembourg, place Saint-Jacques, place de la République, ou encore à l’Ecole militaire. Ils prêtent main-forte à une patrouille de la Préfecture prise sous le feu de miliciens au stade Lathès, procèdent à l’arrestation de trois « Japonais » réfugiés sous la coupole de la Sorbonne. Vers 20h00  une importante opération est menée contre les dépôts de carburant Desmarais à Ivry. Les dix-sept soldats allemands qui les gardent refusent de se rendre. Les FFI ouvrent le feu. Mais plusieurs camions ennemis sont signalés s’approchant de la rue Jules-Courant, ils préfèrent décrocher. Une patrouille envoyée quelques heures plus tard constatera que les Allemands ont quitté les lieux, abandonnant sur place uniformes et munitions. Vers 20h30 un cri : « Ils arrivent ! » Sous un ouragan d’acclamations les premiers tanks de l’Armée Leclerc descendent le boulevard de l’Hôpital. « Ils sont là ! Ils sont là ! » Les cloches sonnent dans toute la ville. Une vibrante Marseillaise s’élève.

(*) Le FFI Louis Stein photographié sur la barricade de la Huchette; il sera tué par un tireur des toits  5, avenue des Gobelins

Le 25 août de nouvelles barricades sont érigées en toute hâte boulevard Masséna, Porte de Choisy et Porte d’Italie afin de couper toute retraite aux véhicules ennemis. Hier soir c’est  la colonne Dronne de la 2ème DB qui est entrée dans la Capitale. Aujourd’hui ce sera la victoire finale. Place d’Italie un feldwebel en side-car est arrêté. Les infirmières de la Pitié font sortir quelques soldats américains et anglais qu’elles avaient réussi à cacher lors du départ des Allemands. Les voilà fêtés comme des princes. Vers 12h00 on signale avenue des Gobelins le passage d’un détachement de l’Armée Leclerc suivi de soldats américains. Des coups de feu claquent des toits. Les FFI organisent des chasses à l’homme, de nombreux tireurs sont exécutés sans autre forme de procès (Lire l’épisode La femme qui riait). En liaison avec les FFI du Métro ils inspectent également les tunnels à la recherche de soldats allemands en fuite. Une voiture-radio de la Préfecture improvise un concert de musique patriotique sur l’avenue des Gobelins. Un groupe envoyé au Fort de Vincennes se joint aux défenseurs du pont de Joinville menacé de destruction par de très nombreux assaillants qui veulent le faire sauter pour protéger leur retraite. Dans la soirée des soldats allemands sont encore capturés dans les rues de l’arrondissement. 

Le 26 août les prisonniers allemands sont rassemblés caserne Lourcine puis c’est au tour des égouts d’être soigneusement visités. Ils communiquent en effet avec les carrières de Paris et pourraient être utilisés par l’ennemi en retraite. Les bureaux de l’Ecole des infirmières de l’hôpital de la Salpêtrière sont perquisitionnés. Une infirmière et un volontaire de la L.V.F sont arrêtés. De nombreux FFI participent au défilé triomphal du général de Gaulle de l’avenue des Champs-Elysées jusqu’à la cathédrale Notre-Dame en  passant par la rue de Rivoli. Comme leurs camarades des autres arrondissements ils tentent d’assurer le service d’ordre. Le sergent FFI Robert Viard du mouvement Ceux de la Résistance est mortellement atteint par un tireur des toits place Mazas en revenant de ce défilé. En début de soirée on danse rue des Wallons au son de l’accordéon tandis que le café Le Bon coin distribue un verre de vin par personne jusqu’à épuisement du tonneau. Boulevard de l’Hôpital c’est de la bière à la pression. Mais dans la nuit la Luftwaffe bombarde Paris dans un dernier raid vengeur. Le 13ème arrondissement qui n’abrite aucun objectif stratégique est sévèrement touché, les victimes se comptent par centaines (Lire l’épisode : Le bombardement du 26 août).

A lire : « Paris brise ses chaînes » et de Camille Vilain « Quand le canon sonnait sur les Gobelins »