Jérôme – La « grande rigolade » – 25 Août 1944

Dès l’aube la fusillade commence. On a du mal à penser que c’est la guerre. L’atmosphère est plutôt celle d’une grande kermesse, d’un quatorze juillet. Cette fois les drapeaux sont bien accrochés aux fenêtres et non seulement des français mais des anglais, des américains, des russes et même des belges. Le peuple de Paris s’est habillé en dimanche, tout a un air de fête. Mais les bruits qu’on entend, ce ne sont pas des pétards mais des fusils et des mitraillettes.

Une colonne de blindés entourés de fantassins défile boulevard St Germain se dirigeant vers le Ministère de la Guerre et la Chambre des Députés *. Jusqu’au niveau de la rue de Bellechasse ils reçoivent les hommages de la foule parisienne en délire. Mais après ils restent seuls car le secteur devient dangereux. Les plus curieux parmi ces spectateurs avancent jusqu’à la rue de Solferino mais aucun ne va plus loin. Ils n’en arrêtent pas pour autant leurs acclamations. Le plus drôle dans l’affaire c’est que ces soldats, marchant demi courbés, se protégeant aux flancs ou derrière les chars, crispés et attentifs, prêts au combat de rue guettant l’instant où l’ennemi va se manifester, ils les prennent non pour des Français mais pour des Américains à cause de leur uniforme et de cet équipement qu’ils n’ont encore jamais vu.

* L'aspirant Paul Willing, devant, le bras droit levé, entraîne les spahis du 1er peloton du 5ème escadron à l'assaut du Palais Bourbon par la rue de Bourgogne.

Déjà la tête de la colonne a atteint la Chambre des Députés qu’elle cherche à cerner. Tout à coup depuis les Tuileries un char allemand tire. C’est la devanture du restaurant de la Légion d’Honneur qui est éventrée. Le char qui se trouve devant la station de métro Solferino stoppe aussitôt, la tourelle pivote lentement de 45° et son canon tire plusieurs fois.

Je suis juste derrière, bavardant et fumant avec deux soldats qui se protègent comme moi. Un moment nous restons assourdis. Puis le char avance de quelques mètres pour permettre au suivant de tirer aussi vers les Tuileries. Les deux canons tonnent à la fois.

Au premier coup de canon les curieux ont disparu. Au troisième ils réapparaissent.

Je suis toujours accroupi derrière un char lorsqu’on me frappe sur l’épaule. C’est notre aumônier. De plus en plus martial. Il a ajouté trois galons à son bonnet militaire. Dupont est avec lui. Ils vont installer un poste de secours à la Chambre des Députés où il y a déjà quelques blessés.

Je vais au bistro du coin de la rue de Bellechasse téléphoner au Poste pour prendre des ordres.

Lorsque j’en ressors le dernier char est au niveau de la rue de l’Université. Un pompier en uniforme vient me demander de l’aide. Deux spectateurs ont été grièvement blessés à l’angle de la rue de Solferino et de la rue St Dominique. Je cours avec lui. Nous sommes presque arrivés au bout de la rue de Solferino lorsqu’une salve de mitrailleuse lourde éclate, les balles sifflent autour de nous. Nous nous aplatissons dans le caniveau, tellement à plat que je crois bien, que nous ne devons pas dépasser le trottoir. La mitrailleuse tire toujours par courtes salves. Au bout d’un moment je lève la tête. Avant que j’ai pu me retourner je vois le mur d’en face se consteller à 50cm du sol. Je replonge dans mon caniveau. Un petit groupe de badauds, bien planqué dans la rue St Dominique, commence à s’agiter et nous encourage de la voix et du geste à traverser. Quelle bande de cons !! On attend encore un moment. Le pompier essaye de se relever, nouvelle salve. Le mur se perfore, à peu près à la même hauteur. Ils ne doivent pas pouvoir tirer plus bas. Nous avons dix mètres à parcourir pour nous mettre à l’abri. Nous mettons bien dix minutes en rampant.  

De la 2ème section de la 1ère compagnie du 1er RMT, ils sont tombés une centaine de mètres plus loin.

Quand je retourne au Poste de la rue du Bac, que j’avais quitté depuis la veille au soir, je remarque une agitation de fourmilière.

Le groupe de messieurs d’âge mur – dentistes et antiquaires du quartier pour la plupart qui se promènent d’habitude (de 9 heures à midi et de 13 heures 30 à 19 heures 30) au milieu de la cour, comme des élèves en récréation dans la « cour des grands », réapparaissant la nuit moins de cinq minutes après la fin du signal d’alerte – est animé d’une manière insolite. Ils sont en blouse blanche depuis le premier jour mais maintenant ils sont casqués, jugulaire au menton, partant ou revenant d’expédition avec les sanitaires; les infirmières courant en tous sens, musette au côté.

Dans son bureau, casqué, le médecin chef dicte des rapports. Les téléphones sonnent. Les dactylos écrasent les claviers de leurs machines à écrire. Brondin, également casqué, s’agite et ruisselle de sueur.

- Ah ! te voilà. Enfin ! Alors tu te rends pas compte de ce qui se manipule…

- Pourquoi tu t’énerves, fait Henri qui vient d’arriver et qui mord à belles dents dans un énorme sandwich au pâté, dont je prélève derechef un substantiel morceau mais qui ne semble pas avoir diminué pour autant. Tiens, bois un coup, ajoute t’il à mon adresse en sortant de sa poche un demi-litre de vin rouge.

- Je m’énerve, dit Brondin, en remontant son grimpant, parce que ça bagarre dur aux Invalides et que personne peut passer. Ca fait trois équipes que j’envoie et qui reviennent sans avoir pu atteindre le boulevard de Latour Maubourg. C’est des nouveaux, y z’ont jamais fait ça, y savent pas comment qu’ça se manipule, alors, s’pres, moi j’arrête pas de me faire engueuler au bout du fil, alors comme je suis au téléphone, j’peux pas y aller, parce qu’alors, qui c’est qui répondrait.

- Bon, ça va, ça va, on y va dit Henri en me poussant dehors.

Effectivement c’est pas de la rigolade aujourd’hui, c’est la vraie guerre avec soldats, chars, canons de part et d’autre, grenades.

On met bien une demi-heure pour parcourir un trajet de trois kilomètres. A chaque carrefour on nous donne des conseils.

- Vous pouvez y aller, ici aucun danger.

- Faites gaffe, personne peut passer. Dès que ça bouge ils tirent de la casemate, là, vous voyez…

- Passez pas en voiture, là, ils vont vous descendre. Allez-y à pied avec des brancards, ils tirent pas sur la Croix Rouge…

On rencontre Place Vauban une sanitaire de l’armée Leclerc, en panne.

Le médecin lieutenant qui la commande m’appelle.

- Nous avons des blessés dans un café du boulevard de Latour Maubourg *. Une balle de mitrailleuse a troué mon réservoir d’essence. Tu peux m’emmener ?

- D’accord. C’est là qu’on va du reste…

* Victor La Sala, dit Pierre Lassalla, fils d'un entrepreneur italien, est né le 14 février 1923 à Rabat (Maroc). Ancien des Corps francs d'Afrique, il a participé à la campagne de Tunisie. Caporal du 1er RMT, il est mortellement blessé derrière sa mitrailleuse lors de l'attaque de la caserne Latour Maubourg et sera conduit à l'hôpital Laënnec.

Toute la matinée il restera avec nous et ensemble on récupérera tous les blessés du secteur de l’Ecole Militaire * qu’on dirigera ensuite au Val de Grâce après avoir donné les premiers soins. 

* Parmi lesquels cinq FFI du Maquis de Lorris (forêt d'Orléans) venus à Paris avec leur chef, le colonel O'Neil, et qui se sont mis aux ordres de la 2ème DB : Louis Bareille, Lucien Bennetot, Robert Coudon, Maurice Legesne et Gilbert Rousset. Ils décèderont à l'hôpital. La 2ème DB perd de son côté le spahi Pierre Deville et le marsouin Albert Genna.


l'Ecole militaire après la bataille

Vers les deux heures de l’après midi on rentre au Poste, fourbus mais ravis de notre matinée. Le médecin chef, toujours casqué, nous adresse un discours patriotique et ému. Il estime que nous en avons fait assez pour la journée et il nous renvoie dans nos foyers. On en profite pour rejoindre Jean-Louis et les autres copains qui ont dû, à la Mairie, se couvrir d’une gloire impérissable.

La cour de la Mairie est effectivement en pleine effervescence. Le fameux assaut n’a pas encore eu lieu mais le nombre de FFI, arme à la bretelle, a sûrement quadruplé depuis la veille. Et puis ils ont des prisonniers. Au rez-de-chaussée deux officiers allemands, ceux-là même qui nous avaient mis sur le ventre, à Jean-Louis et à moi, le canon de leur mitraillette. Au premier étage dans la salle de la justice de paix, on a parqué tous les collabos du quartier (ou soi-disant tels). J’apprends que je n’ai qu’à citer le nom de toutes les personnes que je pourrais connaître, ayant tenu des propos collaborationnistes, ou ayant parlé ou fréquenté des Allemands, et immédiatement, sur une seule parole, une patrouille irait les cueillir. On me glisse que si je connaissais une femme ayant forniqué avec l’armée d’occupation, ça leur ferait rudement plaisir. Il paraît qu’à la Mairie du 5ème ils en ont deux qu’ils ont tondues et ça serait chouette si eux aussi pouvaient en « avoir » au moins une.

La sentinelle m’engage à entrer dans la salle, pas tout seul bien entendu, avec quelqu’un d’armé. Il appelle un copain. Lui est de service. Il peut pas quitter la porte. Il y a, paraît-il, une surprise…

J’entre. Une cinquantaine de personnes, des deux sexes, la plupart des gens distingués, sont assis sur des bancs ou par terre. Le lieu évoque une salle d’attente de gare. Des mines tristes ou résignées. Quelques femmes pleurent. Des hommes discutent, qui se taisent à notre approche. Je cherche en vain des visages connus, lorsque je l’aperçois. Il est là, avec ses grosses lunettes d’écaille, le feutre baissé sur le côté, la lavallière à pois, la grosse chevalière au doigt, en costume bleu marine très strict mais avec une chemise, hummm !, quelle chemise. C’est plutôt un pourpoint. En velours, et à fleurs multicolores je vous prie. Les boutons en sont de cristal et les manches sont terminées par ces poignets pointus que LUI seul porte et qui LUI couvrent la moitié du dos de la main. C’est Sacha Guitry, lui-même, qu’on a amené de l’avenue Elisée-Reclus et qui fait, dans cette salle, penser au tableau de David ( ????) avec "xxxx" (illisible) au premier plan.


Sacha Guitry racontera son arrestation dans "Soixante jours de prison"

Je m’approche de lui.

- Maître, puis-je faire quelque chose pour vous ? Voulez-vous une cigarette ?

Il condescend à baisser les yeux vers ma modeste personne et déclame :

- Une cigarette ? Oui. Ah ! Non, je ne fume que des anglaises. Oui, oui, vous pouvez téléphoner chez moi qu’on me fasse apporter des biscottes, de la marque DELFT, de préférence.

Et il me congédia du regard.

Autre prisonnier de marque dans les locaux de la Mairie du 7ème, l'écrivain maritime Paul Chack qui, lui, sera condamné à mort pour collaboration et fusillé.

Je passe la nuit rue de Grenelle. De temps en temps quelques coups de feu mais nous ne sommes pas dérangés. Il est vrai que c’est à la rue du Bac que vont maintenant les appels.  

Le matin à sept heures Brondin et Henri arrivent. Il y a paraît-il des blessés aux Affaires Etrangères *.

Le sous-lieutenant Jean-Marie Bureau et trois membres de l'équipage du char Quimper ont trouvé la mort devant l'entrée ouest du Ministère.

Place du Palais Bourbon tout est calme. La Chambre des Députés est gardée par des spahis de Leclerc. Le premier calot rouge qui vient à notre rencontre est un ancien copain du P.C.B. Il est sergent, couvert de décorations, il a fait toute la campagne d’Afrique et le débarquement. Jean-Louis et moi lui échangeons nos « Gauloises » contre des « Camel ». Il n’en avait pas fumé depuis trois ans. Quant à nous c’est notre première « américaine » depuis 1940 et c’est un copain qui nous l’offre. On est ravi. Nous entrons dans la cour de la Chambre des Députés où Brondin explique « ce qui se manipule » à un lieutenant des spahis.

La garnison allemande de la Chambre des Députés et du Ministère des Affaires Etrangères est toute prisonnière. On peut aller les voir si ça nous amuse. Et il nous montre l’entrée d’un souterrain. C’est magnifique. Il s’agit de l’ancien abri de la Chambre des Députés qui a été réaménagé par les Allemands. Nous y passons près d’une heure fouillant partout. Des galeries conduisent aux fameuses casemates qui tenaient la rue de Bourgogne en enfilade. Des pièces sont aménagées en dortoir, d’autres en réfectoire, quelques-unes en luxueux bureaux (avec moquette). Des portes blindées, des dispositifs pour renouveler l’air. Un groupe électrogène. Une infirmerie modèle, malheureusement déjà pillée. Nous récupérons quand même quelques instruments de chirurgie et des médicaments. Nous aboutissons enfin dans la cour du Ministère des Affaires Etrangères et le tableau que nous avons sous les yeux est le suivant :

A droite, colonne par quatre, les mains sur la tête une centaine de soldats allemands déjà dépenaillés gardés par quelques spahis. En face leurs paquetages entassés dans lesquels fouille un groupe de FFI, arme à la bretelle. A gauche un parc sur la pelouse duquel s’entassent des caisses. Egalement sur le gazon un camion américain bourré de caisses. Au-dessus des caisses notre aumônier soutane retroussée à mi-cuisse, botté, décoré, galonné, invective dans leur langue quatre prisonniers allemands surveillés par un FFI qui remplissent le camion.

- Déjà levé, monsieur l’abbé, qu’est-ce que vous faites ?

- Je suis là depuis cinq heures. Je récupère, nous répond-il. Les caisses sont remplies de boites de conserve. Servez-vous les gars ! 

Effectivement plusieurs sont ouvertes et remplies de boites de lait concentré, de sardines, de jambon en boite etc… *

* L'abbé Hénin, dans son ouvrage cité plus haut, précise qu'il a pu récupérer des bicyclettes, des boules de pain, du sucre en sac, des légumes verts, des chaussures, des paquets d'aiguilles, du papier à lettre et des enveloppes de l'Assemblée nationale … Tout cela dans un camion allemand rangé dans la cour. Les occupants qui ont commencé à quitter Paris dès le 17 août, n'ont pas eu le temps d'emporter ce butin.

FIN

De nombreux secouristes, brancardiers et médecins de la Défense passive ou de la Croix Rouge française ont perdu la vie en accomplissant leur devoir au cours des combats pour la Libération de Paris … (lire l'épisode)

Le 7ème secteur de la Défense passive a relevé 293 blessés et 65 morts entre le 19 et le 25 août 1944. Jacques Couzi, qui s'est largement dépensé au mépris du danger pendant toutes ces journées, recevra les honneurs qu'il mérite :


Citation et Croix de guerre


Témoignage de reconnaissance


Citation à l'ordre de la DP