Jérôme – La « grande rigolade » – 22 Août 1944

A dix heures, je fus réveillé par Brondin.


le siège de la Préfecture de police … (lire l'épisode)

- Mon vieux, ça barde dur à la Préfecture de Police. Les Boches ont attaqué deux fois ce matin. Il y a une douzaine de chars Tigre et des automitrailleuses dans les rues. Ca n’arrête pas de tirer depuis 5 heures. Jean-Louis et Dupont ont déjà fait cinq ou six sorties chacun. Les Boches sont à cran et nous tirent dessus.

- Dis donc, Brondin, on n’a pas pu passer, interrompit Magilier le second adjoint, botté de cuir et jugulaire au menton. Impossible de traverser le boulevard St Germain ni le boulevard Raspail.

- Où voulais-tu aller, lui demandais-je ?

- C’est l’Hôtel Dieu qui est surchargé et qui demande deux infirmiers et deux secrétaires. Comme on a beaucoup de personnel, c’est à nous qu’ils s’adressent pour les leur fournir.

- Tu viens avec moi, dit Brondin, en remontant son pantalon. On va leur faire voir comment que ça se manipule.

- D’accord, mais c’est Henri qui conduira.

- Mon vieux, répondit solennellement Brondin, c’est une mission dangereuse, je ne veux que des volontaires.

- T’inquiète pas je suis dans le coup, déclara Henri qui venait d’entrer. Prenons la camionnette, elle est plus maniable.

- Peut-être mais la sanitaire est tout de même plus solide, moi je serais plus tranquille dedans.

- T’as raison, allons-y pour la sanitaire.

Jusqu’à la rue du Vieux Colombier, promenade sans histoire. Il s’agissait de prendre non pas le plus court chemin mais le moins dangereux, c’est-à-dire d’emprunter autant que possible les petites rues et d’éviter les grandes artères.

A l’angle de la rue de Rennes, important attroupement de badauds.

- Vous ne passerez pas, dès que quelqu’un se montre ils tirent. Il y a une automitrailleuse à St Germain des Prés.

Effectivement un énorme engin blindé tenait la rue de Rennes en enfilade. On distinguait facilement un Boche examinant les alentours avec des jumelles et dont le tronc émergeait de la tourelle supérieure. Autour de la voiture cinq ou six soldats mitraillette au poing. A la moindre agitation suspecte, ils tiraient une courte rafale. Ca me disait rien du tout de tenter la traversée. Mais Brondin était gonflé à bloc

Après avoir harangué la foule et lui avoir recommandé de rentrer chez elle, il fit écarter et reculer tout le monde, non sans avoir remonté à plusieurs reprises son pantalon rebelle ou son estomac ptosé. Et carrément, les bras en l’air, agitant son drapeau, il faisait face et m’exhortait à l’imiter.

Je le suivis après beaucoup d’hésitations, répétant sa manœuvre mais le drapeau en moins. Il était déjà au milieu de la rue criant à Henri d’avancer lentement. Le Boche en haut du véhicule faisait de grands signes avec ses bras, que j’interprétais comme une invite à nous retirer mais que Brondin considérait comme une acceptation.

Au milieu de la rue Henri passa en seconde et accéléra violemment. Brondin et moi étions déjà de l’autre côté. En un clin d’œil la sanitaire avait fait la deuxième moitié du parcours. Quelques coups de feu saluèrent notre disparition, immédiatement suivis d’un bruit de vitres cassées. C’était les fenêtres du deuxième étage de la maison d’angle qui venaient de déguster.

Le bd St Michel était presque aussi animé qu’un jour de semaine à cinq heures du soir. Seulement la majorité des passants avaient une arme à la bretelle. Ils arboraient tous un air fier et martial. Ils avaient en effet confectionné un assez joli système de barricades. L’un deux nous expliqua que grâce à ces barrages ils tenaient un char léger allemand absolument bloqué du côté de la rue St André des Arts *. Ils s’amusaient avec comme des chats avec une souris –drôle de souris en l’occurrence – et attendaient qu’il tombe en panne d’essence pour le capturer avec son équipage. Si ce projet se révélait impossible, ils pouvaient quand ils le désiraient et là où ils voudraient le faire sauter avec un litre d’essence et une grenade. Ca bagarrait encore sérieusement devant la Préfecture et il nous engageait à faire un détour par la rue des Ecoles et la Halle au Vin, ce secteur étant calme pour le moment.

* Alphonse Boudard se trouve rue Saint André des Arts, lire ses souvenirs … (lire l'épisode)

On traversa la Seine par le Pont Sully et on arriva sur le quai des Célestins juste à temps pour voir flamber un char Tigre. On aborda l’Hôtel Dieu par derrière et pendant que Brondin visitait les magnifiques installations de la D.P, j’en profitais pour prendre contact avec quelques camarades rencontrés dans les couloirs de l’hôpital.  


dans la cour de l'Hôtel Dieu, différents modèles de "sanitaires" (J. Rocheteau : Bataille HS n°2)

La bagarre avait cessé à la Préfecture de Police, les assaillants s’étaient repliés et nous pûmes rentrer par des voies plus directes.  

Dans le 7ème et le 6ème arrondissement le climat était plutôt orageux. Jusqu’à quatre heures de l’après-midi les missions succédèrent aux missions sans interruption. Mais il faisait un soleil de plomb et l’ancienne écurie qui nous servait de morgue n’avait pas été construite dans ce but. Comme il faisait environ 30°c et que nos moyens de désinfection étaient plutôt sommaires, pour ne pas dire inexistants, il y régnait une odeur de cadavre dont le fumet se développait d’heure en heure au point que les effluves qui, le matin encore ne parvenaient que périodiquement dans la cour, s’étaient transformées en senteur permanente.

Le médecin-chef s’en était aperçu et avait contacté téléphoniquement tous les hôpitaux du secteur dans le but de nous libérer de ces corps. Mais même en période de trouble, l’administration ne perd pas ses droits et le plaisir d’emmerder le monde, semblant être la principale raison d’exister des fonctionnaires placés derrière un guichet ou coiffés d’une casquette d’uniforme, il lui fut opposé partout une très ferme fin de non recevoir les défunts n’ayant pas décédé réglementairement entre les murs des hôpitaux.

Derrière l'Hôtel Dieu, départ de camions remplis de cercueils. Le nom des victimes étaient retranscrits sur des fiches conservées au service administratif quand elles avaient pu être identifiées. Les enterrements se déroulaient aux cimetières de Pantin, Bagneux et Thiais. De nombreuses erreurs furent commises. Après la libération les familles rencontrèrent parfois quelques difficultés à récupérer les corps de leurs proches, disparus. Mais il fallait agir vite. Pendant la semaine de l'insurrection le temps fut particulièrement chaud et il fallait éviter les épidémies.

Restait une seule solution : l’institut Médico-Légal.

Pressentant que l’aventure ne manquerait certainement pas d’intérêt, je me présentais comme volontaire pour prendre la tête de l’expédition mortuaire. Gillier, devinant que si j’avais l’air de tenir à être de la promenade ce n’était sûrement pas par simple plaisir de jouer au croque-mort, décida qu’il prendrait le volant de la sanitaire. Brondin estima que la place du chef de Poste était avec nous et Ganimier exigea de venir en quatrième pour brancarder.

Après avoir entassé une quinzaine de cadavres, les plus avancés, dans la sanitaire, nous démarrâmes vers la morgue.

Celle-ci, qui aurait dû être surchargée de travail eu égard aux événements, était fermée.

La sonnerie n’ayant déclenché aucun mouvement, j’optais pour des coups de pied rythmés dans la porte. Les autres m’imitèrent et trente secondes plus tard apparaissait un superbe personnage que je connaissais bien pour l’avoir admiré l’année précédente pendant les travaux pratiques de Médecine Légale. Grand et très maigre, la cinquantaine, un tablier blanc à grande poche ventrale par-dessus une veste courte en toile bleue, le visage rouge à moustaches tombantes jaunies par la nicotine flanqué d’un énorme appendice nasal dont l’éclat était dû à une fine vascularisation amoureusement entretenue par de nombreux coups de Beaujolais, le tout étant recouvert d’une casquette à visière de cuir, tel était l’assistant du professeur P……

Il était justement célèbre à la morgue pendant les travaux pratiques. Le professeur P….. arrivait impeccable dans une blouse blanche et un tablier également immaculé, gants de caoutchouc jusqu’au coude, disséquant du bout des doigts avec une grande élégance, ne faisant que le strict nécessaire et lorsque le sujet n’était pas trop répugnant. Quand il s’agissait d’un noyé à l’ombilic verdâtre et que les pipes s’allumaient préventivement dans l’amphithéâtre c’était Octave, comme nous l’appelions, qui officiait. Les mains nues plongeant dans les entrailles, sciant le crâne après avoir craché dans ses mains comme celui qui s’apprête à scier une énorme bûche, il se contentait de s’essuyer vaguement les mains, sans les laver, avec un torchon sordide et pendant que le professeur faisait son exposé, il léchait son pouce d’un généreux coup de langue pour mieux décoller une feuille de son bloc de papier à cigarettes et plongeant l’autre main dans sa poche marsupiale en tirait une pincée de tabac, et roulait la cigarette qu’il avait bien gagnée.

Un jour en tailladant un cadavre particulièrement faisandé il se coupa. Imperturbable notre bonhomme posa son couteau, suça la coupure, cracha et seulement après ces manœuvres se lava les mains et sans employer le moindre antiseptique continua sa macabre besogne.

- Qu’est-ce que vous voulez, nous dit-il derrière la grille : vous ne voyez pas que c’est fermé ?

- Si, mais pourquoi est-ce fermé ?

- Parce qu’on est en grève. On s’est solidarisé avec la police.

- Oui, et bien, nous aussi on dépend de la Préfecture de Police. On fait la Résistance avec eux, répliqua Brondin. Alors on a des morts de la Résistance et on n’est pas outillé pour les garder. Faudrait que tu nous les prennes.

- Impossible, on a déjà rendu service et les frigos sont pleins. Vrai, y a pas une place.

- Vous n’avez qu’a en foutre deux par placards lui dis-je.

Et l’autre imperturbable :

- Ca c’est pas possible, ce serait contraire au règlement ! 

Au bout d’un quart d’heure de discussion stérile, la sanitaire chauffant toujours en plein soleil, Brondin décida d’en référer aux autorités supérieures, c’est-à-dire au commandant Julien dont le P.C se trouvait boulevard de l’Hôpital.

Le P.C * en question était un garage à moitié rempli de véhicules divers, dont de nombreuses Citroën à traction, quelques-unes bariolées du V, de la Croix de Lorraine et des trois lettres F.F.I.

* Ce poste de commandement se trouve dans les locaux des Services techniques de la Préfecture de police

En plus des voitures, stationnaient là une centaine d’individus à la mine patibulaire. Hirsutes et débraillés, ils circulaient un mégot au coin des lèvres, la mitraillette ou le fusil à l’épaule, un pistolet ou deux grenades passés dans la ceinture. Quelques-uns ronflaient dans les voitures., d’autres s’agitaient en s’engueulant dans le fond du hangar.

A la porte, vraisemblablement à dessein, on avait collé les deux titulaires de la plus sale gueule, pour monter la garde armés jusqu’aux dents. Derrière eux une demi-douzaine de types fabriquaient des lance-flammes en remplissant d’essence des litres en verre (pour lancer sur les chars).


fabrication de cocktails Molotov

Au mur avec la même peinture blanche qui avait servi à décorer les voitures, un poète avait exprimé son état d’âme en des phrases "obsceno-érotico" politiques. La décoration était complétée par quelques drapeaux rouges, fixés au mur par des punaises, ce qui donnait à la scène un air vraiment révolutionnaire.

Les occupants du lieu nous considéraient sans aucune amitié. Sans savoir pourquoi, on éprouvait à leur égard les mêmes sentiments. Je dois avouer que mon antipathie était mélangée d’un réel malaise semblable à celui que j’avais déjà éprouvé dans la cour de la Mairie du 7ème arrondissement. Peut-être était-ce la vue de toutes ces armes à feu qui m’indisposait, ou une certaine rancune, conséquence de l’accueil bien peu chaleureux dont nous avions été l’objet. A la réflexion non, c’était autre chose, mais quoi ?

J’en étais là de mes pensées quand Brondin revint.

- Le commissaire Julien va nous faire accompagner par un de ses hommes pour qu’on nous ouvre la morgue.

Le commissaire ! Ca y est. J’avais trouvé la raison de la sensation désagréable que je ressentais. Ces gars-là, du moins la plupart, étaient des flics.

Tout à coup, sans raison apparente une bagarre éclata. Deux hommes se bourraient de coups de poing et se disputaient une mitraillette, chargée naturellement.

Oh ! la,la ! qu’est-ce qu’on était venu faire dans cette galère….

L’arrivée du fameux Julien ne calma pas les deux adversaires, ni même la bordée de jurons dont il les apostropha. Il fallut que deux autres types les séparent en leur tapant dessus. L’empoignade reprit mais plus loin et sans arme cette fois.

Sans faire plus attention à nous que si nous n’existions pas, le commandant-commissaire éructa :

- Ernest ! viens voir par-là !

Après une bonne douzaine de coups de gueule, Ernest apparu en maugréant. Il était rond comme un cochon et inutilisable.

Les hurlements recommencèrent. Mais cette fois c’était Charles qui était appelé.

Un peu moins saoul que son prédécesseur, le dénommé Charles avait néanmoins une idée fixe. Il ne voulait pas quitter sa mitraillette avec laquelle il avait failli tuer un Boche le matin ; sans doute pensait-il le rencontrer à nouveau et l’avoir cette fois-ci, fort de son entraînement matinal.

Brondin louchait dans tous les sens, essayant d’expliquer à Julien comment que ça se manipulait :

- Tu comprends, s’pres, nous on est Croix Rouge. On peut pas trimballer des armes. S’pres. Si on se fait coincer, on est bon. Alors, expliquez-lui, s’pres, qu’on peut pas emmener sa mitraillette.

- Croix Rouge, Croix Rouge ! vous me faites marrer. Nous on a aussi une bagnole avec une croix rouge, même que c’est dans celle-là qu’on transporte nos munitions !

Brondin n'a pas tort … A Versailles quatre FFI surpris à transporter des armes dans une voiture arborant un drapeau de la Croix Rouge ont été fusillés sans autre forme de procès.

La spirituelle répartie du chef ne manqua pas de déclencher un grand mouvement d’hilarité chez ses intelligents compagnons qui faisaient le cercle autour de nous.

- C’est peut-être très amusant, mais c’est certainement pas mal con si c’est vrai, répliqua Gillier qui jusque là n’avait rien dit.

- Personnellement j’ai plus confiance pour me protéger dans une mitraillette que dans une croix rouge, dis-je, mais j’estime tout de même qu’il faut choisir. Nous avons la croix rouge, nous n’emporterons pas d’armes.

Là-dessus Gillier et moi allâmes fumer une cigarette devant la porte laissant Brondin et Gaminier discuter le coup.

Un quart d’heure après l’accord était fait. Le dénommé Charles laisserait sa mitraillette..

Prétextant, ce qui était exact, que nous ne pouvions pas être à cinq sur le siège avant de notre ambulance on colla le charlot avec les macchabées. Et Gillier qui avait le sens de l’humour extrêmement développé – sous des dehors imprévisibles – conduisit le véhicule à sa vitesse maxima prenant les virages sur les chapeaux de roues, comme si nous avions toute la police des films américains à nos trousses.

En un temps record nous étions à la morgue. On délivra Charles qui descendit un peu pâle, mais sans rien dire et semblant entièrement dessaoulé.

Ses arguments ne furent pas suffisamment convaincants et ni son autorité ni son éloquence ne purent servir de sésame. La porte resta obstinément close : le type était en grève et entendait y rester.

- Dans ce cas je vais en référer au Préfet lui-même, conclut notre charlot. 

Pour aller à la Préfecture notre guide se refusa à rentrer dans la sanitaire et préféra voyager sur le marchepied.

Laissant notre véhicule devant le boulevard du Palais avec Gillier et Ganimier, Brondin, Charles et moi entrâmes dans la Préfecture, non sans avoir montré patte blanche.


un groupe de policiers de la Préfecture

On se dirigea directement vers le cabinet du Préfet. Charles connaissait le chemin et saluait des tas de copains au passage. Il régnait dans tout le bâtiment une pagaïe indescriptible. Dans l’escalier d’honneur, deux types assis sur les marches et cassant la croûte avec du saucisson, nous arrêtèrent le fusil d’une main, le litron de l’autre. Défense d’aller par-là. Charles se fit connaître et nous pûmes continuer notre ascension.

Dans un bureau doré nous fûmes accueillis par un barbu * d’une trentaine d’années qui gueulait après tout le monde. L’impression que j’avais tirée de ces différents contacts avec les résistants de la police était que ces gens ne pouvaient s’exprimer que par coups de gueule et éructations grossières. Ici les hurlements atteignaient leur intensité maxima. Une vraie foire d’empoigne.

Ce barbu, ici au centre de la photo, ne peut être que Edgar Pisani, chef de cabinet du nouveau Préfet de police, Charles Luizet, à droite sur la photo. Pisani poursuivra une carrière de préfet, député, sénateur puis Haut commissaire de la République.

La discussion fut interrompue par une fusillade nourrie et deux secondes plus tard la porte s’ouvrit :

- Chef, les Boches attaquent ! déclara le nouveau venu.

Le barbu nous abandonna, décrocha un téléphone et donna des ordres. Un quart d’heure après le calme était revenu. Nous venions de vivre un moment qui devint historique : « la deuxième attaque de la Préfecture ». 

Retour à la morgue. Dépôt des cadavres grâce au papier « officiel ». Rentrée au Poste. Nouvelles patrouilles dans le quartier. Casse-croûtes. Coups de rouge. Nuit calme dans l’ensemble c’est-à-dire beaucoup d’agitation, peu de sommeil mais aucun fait saillant à signaler.

Marcel Planchard, FFI du 20ème arrondissement, est relevé devant la Mairie; il décèdera le lendemain. Le journal Le Populaire annoncera, dans ses colonnes sportives du 4 septembre, la mort de ce jeune espoir de la natation française.

Paul Boehm, concierge et chef d'îlot de la D.P, a été mortellement blessé sur de Solferino.

Gustave Baulin, 36 ans, sergent des FFI du secteur Ouest du 7ème arrondissement est tué à l'angle du boulevard Latour Maubourg et de la rue Saint Dominique.

La journée du 23 août