Jérôme – La « grande rigolade » – 20 Août 1944

Quatre heures du matin. Alerte. Les sirènes. On dormait pourtant bien, roulés dans nos couvertures étendues en plein air sur les brancards de la sanitaire. Une cigarette. Un coup de pinard, il en reste un fond de bouteille. Et puis zut ! on ne bouge pas. S’ils ont besoin de nous ils nous appelleront bien. Ils savent où nous trouver.

Le jour se lève. On range les brancards. Mais il y a du monde dans la cour, le personnel est revenu. Comme ça sent le café, ils ne bougent plus. Il y en aura pour tous.

Après le jus, la cour se vide à nouveau. Les gars rentrent chez eux faire leur toilette. On se retrouve seuls, l’équipe de la nuit. Les infirmières restent. En grande tenue, d’un blanc impeccable. Nous on commence a être un peu défraîchis.

Le téléphone sonne. C’est le Colonel. Lequel ? On ne le saura jamais. Du reste on s’en fout. Il voudrait que la sanitaire, avec sa croix rouge, aille faire une reconnaissance dans l’arrondissement pour voir ce qui se passe.

Nous on veut bien. Des volontaires ? Pas la peine. Notre équipe est toujours au complet. Rue de Grenelle, Boulevard St Germain, St Germain des Prés, Rue de Rennes. Pas un chat dans Paris. On s’arrête au café de Gillier. Un bon coup de Remy Martin. Dans des grands verres. Il faut bien tuer le temps…

On est en pleine forme en arrivant au Poste. Ganimier va au rapport, nous on va se laver.

On se rase. Je mets une chemise bleu marine. Comme ça je pourrai la garder plusieurs jours et avoir l’air impeccable. La blouse, la musette. On retourne au Poste. Inutile, la sanitaire est à la porte. Il paraît que ça bagarre vers la rue de Seine. Allons voir.

La majeure partie de la population parisienne avait eu une drôle de trouille toute la journée du 19 août et était restée claquemurée chez elle. Bien sagement d’ailleurs. Très souvent les volets étaient fermés et ceux qui avaient des appartements avec pièces ne donnant pas sur la rue s’y étaient réfugiés.

Mais le lendemain, il n’y avait plus de pain à la maison. Les plus courageux s’étaient risqués au dehors. Les queues s’étaient établies aux portes des boulangers, à peu près seuls commerçants à ouvrir boutique.

Il ne se passait pas grand chose, à vrai dire. Des groupes d’Allemands rasant les murs, mitraillette au poing, avançaient prudemment et lentement. Ils ne tiraient pas.

De temps en temps un F.F.I faisait le fanfaron exhibant une arme automatique. Dès qu’un Allemand était en vue, il s’éclipsait rapidement.

Petit à petit, les volets s’étaient ouverts. Les gens étaient aux fenêtres ou sur le pas de leur porte. Dès qu’un bruit de botte se faisait entendre tout le monde rentrait et la porte cochère se refermait pour s’entrouvrir à nouveau lorsque les bruits s’étaient éteints.

C’était distrayant, on discutait ferme en prenant l’air.

Des gens aux fenêtres, des combattants en embuscade accroupis derrière des sacs de sable et les inévitables badauds … qui paieront le plus lourd tribut aux combats de la Libération de Paris (photo R. Schall)

Les plus courageux s’enhardirent jusqu’à aller montrer leur nez au carrefour le plus proche, le spectacle de leur rue ne leur suffisant plus. A la moindre alerte c’était un retour au pas de course suivi d’un repli général.

Jusque là, le divertissement était anodin. Mais il y avait le « résistant » : le curieux qui allait regarder au coin de la rue se changeait en « patriote »; armé d’un vieux pistolet ou d’une carabine, il attendait l’Allemand.

- Les vaches, ils nous en ont fait assez baver. J’en aurai bien un. 

Et le chœur d’applaudir.

Comme à l'exercice … Ici la scène se passe à Montmartre au coin de la rue des Abbesses et de la rue Durantin. Tandis qu'un homme arrache les pavés pour la future barricade, deux FFI font le guet (photo Imperial War Museum)

Chic, une patrouille. Pan ! Un coup de feu dans la direction suivi d’un repli stratégique. La fumée du coup de feu ne s’est pas encore évanouie qu’un Boche est là avec sa mitraillette. Et d’arroser toutes les portes cochères. Et une rincée dans les fenêtres ouvertes. Le tireur est garé depuis longtemps. Tant pis pour les trop curieux ou pour ceux qui ne sont pas assez rapides.

La leçon devrait suffire. Pas du tout. Le patriote, au contraire, a fait des adeptes et le nombre de curieux sur le pas des portes ne fait qu’augmenter. Si bien que vers midi nous avons déjà emmené une bonne douzaine de spectateurs, plus ou moins grièvement blessés, dans les hôpitaux du quartier, et que le garage de l’hôtel particulier qui nous sert de P.C et qu’on a converti en morgue renferme déjà cinq cadavres. 


exemple de morgue improvisée : ici le poste de secours de la rue Blanche

Les rues de Seine, du Bac et de Lille sont celles qui nous fournissent le plus de clients.

Les émotions de la matinée ne nous avaient pas coupé l’appétit et lorsque midi sonna à l’église Sainte Clotilde toute proche, l’équipe volante était assise en rond devant une boite de thon et un litre de rouge, racontant ses exploits à ceux qui étaient restés au poste et qui brûlaient de venir à la sortie suivante qu’ils espéraient prochaine.

L’alcool et le pinard qu’on nous offrait un peu partout nous avaient rendus loquaces et Jean-Louis et moi faisions la joie de l’équipe et des spectateurs en racontant des histoires.

Pour l’instant j’étais en train d’exposer une conception de la vie qui nous était chère et que nous ne manquions jamais d’évoquer à l’époque, lorsque nous en avions l’occasion : la "Loi princeps". Nous l’avons nommée « Loi de l’emmerdement maximum ». Cette appellation pourrait se passer de commentaires; c’est à cause de cette loi que vous cassez votre lacet de soulier juste le matin où vous êtes en retard. Si vous avez un gros trousseau de clefs en main pour ouvrir une porte, vous pouvez être certain que c’est la dernière qui actionnera le pêne et vous avez beau le savoir, ce sera quand même la dernière et elle seule qui fera fonctionner la serrure.

La théorie, fondamentale elle aussi, c’est la « Théorie de l’imbécile complémentaire ». Nous avons tous plusieurs imbéciles complémentaires. Certains ignares disent : « c’est toujours les mêmes qui prennent »; autre version du classique « à la guerre, c’est toujours les mêmes qui se font tuer ». Dès l’âge scolaire on peut vérifier la véracité de cette théorie. C’est rarement celui qui chahute qui est puni à la fin du chahut. C’est un pauvre type qui n’y est pour rien. On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Ainsi ce matin ce sont les couillons de spectateurs qui se sont fait descendre, très rarement les acteurs.

Au milieu de mon exposé, Brondin arriva, pâle et défait, la blouse plus crasseuse que jamais sur son pull-over à col roulé, les culottes de golf jamais attachées et qui tombent sur les espadrilles. Il est tellement terrifié que son strabisme a pris d’étonnantes proportions. On ne sait plus qui il regarde, ni de quel côté, ni avec quel œil.

- Les gars, j’vais vous expliquer comment que ça se manipule ! 

Et pour ponctuer son argument il se tait cinq secondes en remontant son pantalon d’un geste qui faisait fureur dans le « milieu » à l’époque des « apaches » et qui consiste à plier et à redresser les jambes pendant que le bord interne des mains s’appuie sur le ventre parallèlement aux aines et fait mine de remonter jusqu’à la ceinture. L’efficacité de la manœuvre est bien incertaine quant à la remontée du pantalon mais, chez Brondin, c’est une manière de souligner l’importance de la déclaration qui va suivre.

- Les gars, ça va être terrible ! que ceux qui ont la trouille rentrent chez eux, il est encore temps. Mais d’ici une heure les Boches vont attaquer la Mairie. 

Comme son annonce ne semble pas avoir provoqué l’émotion à laquelle il s’attendait, il m’appelle ainsi que Gillier pour aller « vérifier les issues ».

Le jardin de l’hôtel où nous nous trouvons communique par un mur de trois mètres avec la cour d’un autre hôtel particulier de la rue Las Cases. Au cas où nous aurions besoin de nous replier sous le feu de l’ennemi, il a installé une échelle de chaque côté du mur. D’autre part notre jardin est mitoyen avec celui de la Mairie, d’où nouvelle échelle. Quant au jardin de la Mairie, il est également séparé par un mur d’un autre hôtel particulier ou d’un immeuble de la rue Las Cases que l’on escalade cette fois par un échafaudage de caisses. Enfin nos caves communiquent avec celles de la Mairie par une porte en acier.

La sanitaire ne chôme pas et pendant que j’effectue cette inspection Jean-Louis est parti en mission de ramassage.

Le médecin chef fait une apparition de quelques minutes. J’en profite pour lui demander s’il ne serait pas possible d’avoir un véhicule supplémentaire. Il ne croit pas.

Le septième secteur sanitaire de la D.P, s’il ne possède qu’une ambulance, a une bonne demi-douzaine de chauffeurs.

Michard, un jeune chauffeur sympathique, s’approche et me dit :

- Tu sais, si tu veux une camionnette, je sais où je peux en trouver une… 

Nous partons et revenons tout fiers une demi-heure après avec une vieille camionnette Citroën qui peut contenir un banc en bois et deux brancards.

Je constitue sur l’heure une seconde  « équipe mobile » et le véhicule muni d’un fanion à croix rouge est promu au rang de sanitaire, avec Dupont comme médecin et bien entendu Michard pour chauffeur. 

Nous n’arrêtâmes pas de rouler toute la journée à ramasser morts et blessés. Heureusement peu de morts mais beaucoup de blessés que nous amenions à l’hôpital le plus proche, c’est-à-dire soit à Laënnec * soit à Necker. Jean-Louis et moi préférions Necker où nous avions des camarades et nous profitions de nos passages pour monter boire un coup en salle de garde et raconter aux internes ce qui se passait dans Paris. 

* A Laënnec, se dépense sans compter Pierre, interne en pharmacie; lire son témoignage

Des affiches avaient été placardées un peu partout. En titre « République Française », en dessous deux drapeaux tricolores aux hampes croisées et en gros caractères : « Ordre de Mobilisation Générale ». 

Il était beaucoup plus de sept heures du soir et la Mairie n’était toujours pas attaquée.

Si la Mairie n'a pas fait l'objet d'une attaque en règle, comme le prédisait Brondin, des coups de feu ont été échangés et Jean Sulpice, du 10ème arrondissement, a été mortellement blessé devant l'édifice.

- Ils peuvent toujours venir, même avec des chars ou leur monture, proclamaient nos F.F.I à qui voulait l’entendre en exhibant grenades et bouteilles d’essence. 

La cour de la Mairie était pleine d’hommes en armes et nombreux étaient ceux qui, l’arme à la bretelle, faisaient les cent pas entre la rue de Bellechasse et la rue de Bourgogne.

Tout à coup une agitation insolite se produisit à l’angle de la rue de Bourgogne *. En un clin d’œil la rue de Grenelle fut vide, les portes du Poste sanitaire fermées à double tour ainsi que les grilles de la Mairie. Les guetteurs placés au-dessus des portes de la Mairie et en face, au Ministère du Commerce, avaient disparu derrière leurs sacs de sable.

* A l'extrémité de la rue de Bourgogne se dresse le Palais Bourbon; transformé en point d'appui, sa forte garnison tient la rue sous son feu et lance de fréquentes patrouilles. Le 25 août il faudra l'intervention de la 2ème Division blindée pour  réduire la place.

Et moi qui n’y comprenais rien, car je ne m’inquiétais plus des mouvements de foule; les mains dans les poches en flâneur, je regagnais calmement le Poste de la rue Vaneau quand j’aperçus la patrouille allemande, rasant les murs, chacun observant les fenêtres opposées, chaque soldat le dos courbé, mitraillette au poing, progressant lentement mais par grandes enjambées.

Impossible de retourner, ma fuite aurait équivalu à un suicide, je connaissais la musique. Selon l’expression consacrée je les avais à zéro et un désagréable filet de sueur glacée me coulait dans le dos.

Je pris le parti de continuer et les premiers soldats étaient à moins de dix mètres lorsqu’une porte du Ministère des P.T.T s’entrouvrit lentement. En un quart de seconde j’étais sous le porche et le massif battant était de nouveau verrouillé. Un curieux invisible m’avait vu et avait risqué la manœuvre. Quelques coups de bottes et de crosses dans la porte puis plus rien. Deux minutes après la place était libre et je pouvais regagner le Poste.

L’attaque de la Mairie n’avait pas eu lieu.

Cette nuit-là la trêve du soir fut encore respectée. Mais nous, les Sanitaires, ne dormîmes pas pour autant. Personne n’osait s’aventurer dehors la nuit et les médecins du quartier, que rien ne distinguait d’un homme normal ou d’un « terrorist », pas plus que les autres. Les Boches avaient l’ordre de tirer sans sommation et on voyait pas pourquoi ils se seraient gênés. Ainsi lorsqu’un malade avait besoin de soins urgents c’est à nous qu’on faisait appel.

Nous y allions à pied, par groupe de deux, un médecin et un infirmier, vêtus de blanc. Le médecin tenant une grosse lampe électrique et éclairant un immense drapeau blanc à croix rouge que brandissait l’infirmier. Dans cet équipage nous pûmes sans encombre, du moins cette nuit-là, répondre à tous les appels.


un équipage a ramassé un blessé  Place St Michel et se dirige vers l'Hôtel Dieu …

Vers trois heures du matin, nous fûmes réveillés par une femme enceinte qui était en douleurs. Pas question de l’accoucher à la lueur des bougies, il fallait la conduire à l’hôpital. Sortir en voiture était risqué. Nous optâmes pour la camionnette plus maniable que la grosse sanitaire et, Michard au volant – pour être sûr qu’on ne sortirait pas sans lui, ce bougre-là couchait recroquevillé sur le siège avant – nous répondîmes à l’appel. Il s’agissait d’aller rue de Verneuil, c’est-à-dire traverser le boulevard St Germain, zone dangereuse, et de filer sur Laënnec, rue de Sèvres. Ensuite retourner au Poste bien entendu. L’aller se passa sans encombre mais au retour nous essuyâmes un mitraillage soigné et c’est certainement grâce aux talents de chauffeur de Michard que nous n’eûmes pas plus de trois ou quatre trous dans la carrosserie.

On avait eu quand même très chaud et on décida que le lendemain on peindrait nos véhicules bleu-sombre en blanc avec de grandes croix rouges.

La journée du 21 août