Henri – La Libération de Paris dans le quartier de la Porte d’Orléans

En août 1944 Henri Lavigne, dix-sept ans et demi, habite rue Henri-Regnault dans le 14ème avec ses parents, ses grands-parents et son frère aîné. Sa fille Brigitte a retrouvé dans ses agendas les notes qu’il a prises pendant la libération de Paris. De plus, et c’est un fait relativement rare en cette époque de pénurie, Henri possède de la pellicule photo ; il a donc pu immortaliser quelques scènes de rue dans le quartier de la Porte d’Orléans.


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L’action se déroule du 19 au 25 août 1944 le long de l’avenue d’Orléans (aujourd’hui avenue du général Leclerc) entre la place de la Porte d’Orléans (aujourd’hui place du 25 août 1944) et l’église Saint-Pierre de Montrouge rue d’Alésia.


Raymond

Henriette

Raymond Lavigne père tient un atelier de mécanique générale de précision 66, rue Louis-Rolland à Montrouge (téléphone : Alésia 03.91). L'occupation est dure. Henri, scolarisé rue d'Alésia en 1941, a noté que pour cause d'absence de chauffage la température est tombée à 5° dans la salle de classe au mois de janvier. Le 14 les élèves sont envoyés à l'école de la rue Didot. Cela fera un établissement de moins à chauffer jusqu'à Pâques ! Son frère étudie au lycée Dorian où il fait 0° dans l'atelier de mécanique. Il évoque également les heures interminables de queue à la "Maggi" pour acheter du lait (la Société laitière Maggi). Un jeudi il se rend à vélo avec un camarade à la tour de Monthléry. Ils ne pourront pas la visiter. Elle est réservée à "Messieurs les Fritz" (ils y ont installé la TSF et un poste d'écoute couplé à une batterie de DCA : vestige du château féodal de Monthléry, la tour domine la région et offre une vue allant jusqu'à 30kms).


l'atelier de mécanique du lycée Dorian : Georges Lavigne, 2ème à partir de la gauche

Mais pire encore, la mère d'Henri a reçu en septembre 1942 deux lettres anonymes. Elles ont été postées avenue d'Orléans.

Son auteur, manifestement fâché avec l'orthographe, lui reproche de ne pas porter l'étoile juive

Le 12 septembre

L'étoile vous devez la porter. Qu'attendez-vous ? Premier avertissement. Faites comme les autres Juifs. À bientôt de "vous voir la porter". Vous êtes surveillée.

Un Aryen

Madame Lavigne née Salzi

Alors vous n'avez pas compris. Il faudra que je mette les pieds dans le plat. J'y serai forcé puisque vous ne voulez pas comprendre. Vous avez droit à l'étoile. Mettez-la. J'y tiens.

Un qui n'est pas Juif

Il se trouve que Madame Henriette Salzi, épouse de Raymond Lavigne, fille d'un Suisse né à Lyon naturalisé Français vers 1910, n'est pas de confession juive. Le délateur s'est trompé sur l'origine du patronyme Salzi ? A-t-il également écrit à l'Institut des questions juives pour la dénoncer ? Selon André Halimi (La délation sous l'occupation) les Français ont envoyé pendant l'occupation entre 3 et 5 millions de lettres de délation anonymes ou signées. Quoiqu'il en soit l'auteur de ces lettres était un proche de la famille ou un employé des services municipaux. Qui d'autre aurait eu connaissance du nom de jeune fille de Mme Lavigne ? La fille d'Henri Lavigne a découvert ces lettres dans les papiers de son père. Il n'en avait été jamais question dans les discussions familiales.


La Libération de Paris :

Samedi 19 août : Les forces alliées approchant rapidement de la capitale, les F.F.I (Forces françaises de l’intérieur) passent à l’action. À Montrouge ils occupent le commissariat de police, la mairie et l’annexe ; ils contrôlent la situation. Dans le quartier de la Porte d’Orléans les Allemands terminent leur déménagement. Cet après-midi ils ont évacué en particulier la maison Floquet rue Beaunier qui a été ensuite soumise à un pillage organisé par la population qui a emporté tout ce qui était susceptible de s’emporter depuis la caisse d’emballage jusqu’au fauteuil de bureau.


Au 46, rue Beaunier se trouvaient les Établissements J. Floquet pistons pour automobiles,

Rue de la Tombe-Issoire les baraquements allemands sont ensuite mis au pillage avant même qu’ils aient été déménagés par les occupants qui arrivent en plein milieu de la fête ; il s’ensuit quelques coups de mitraillettes et une belle panique. Dans la soirée les Allemands se retranchent dans l’ancien dépôt d’autobus.

Dimanche 20 août : À Montrouge ce matin, les F.F.I contrôlent les papiers d’identité. Un peu plus tard vers 9h00 les Allemands essaient de reprendre la mairie et attaquent à coups de canon. D’autre part de la place des Etats-Unis ils essaient, mais en vain, d’abattre à coups de canon le drapeau tricolore qui était hissé en haut de l’annexe. Il en résulte des dégâts pour le beffroi. De son côté la mairie est sérieusement endommagée. Malgré leur armement insuffisant les F.F.I restent partout maîtres de la situation.

Jean Monneron, 38 ans, et Eugène Vaugeois, 42 ans, ouvriers de la Compagnie des compteurs domiciliés à Malakoff, sont arrêtés : ils ont tiré sur une patrouille allemande ; ils sont immédiatement fusillés devant le 110 de l’avenue Henri-Verdier à Montrouge.

Lundi 21 août : La grande surprise de ce matin est la parution des premiers journaux libres (voir la presse de la libération) ; ils sont tous vendus en un instant. On sait maintenant qu’il y a cinquante Allemands de retranchés dans le dépôt avec un canon de 37 et une mitrailleuse jumelée. Ce soir les F.F.I attaquent mais ils sont repoussés. Les balles perdues causent quelques dommages aux immeubles de la rue Poirier-du-Narçay dont la chaussée est recouverte de gravats.


angle rue Poirier-du-Narçay rue Friant (photo H. Lavigne)


aujourd'hui il y a toujours une boulangerie à cet endroit

Les victimes de la journée relevées dans le quartier : près de la Porte d'Orléans, vers 19h30, le F.F.I de l'escadron de Vaugirard Georges Droulin, 27 ans; Auguste Mauclerc, 21 ans, rue Ernest-Reyer derrière sa mitrailleuse en batterie;  Jean Ducomet, 70 ans, rue de la Tombe-Issoire; le lieutenant des F.F.I Gustave Pommier lors de l'attaque du dépôt rue de la Voie-Verte (actuellement rue du Père-Corentin); Simone Lorand, 32 ans, devant le 8 rue Marie-Davy;

Mardi 22 août : Les F.F.I font une barricade avenue d’Orléans au coin de la rue Alphonse-Daudet avec des camions emboutis les uns dans les autres. Les Allemands arrivent avec des chars, il s’ensuit une violente fusillade au détriment des immeubles et des vitrines avoisinants. Puis les Allemands passent par-dessus les camions avec leurs tanks. Ceux qui sont cloîtrés dans le dépôt sont de plus en plus mauvais ; aussi il ne fait pas bon quitter la rue le soir sous peine de recevoir un coup de fusil. La nuit venue un projecteur balaie de son pinceau lumineux la rue de la Tombe-Issoire pour repérer les activités suspectes possibles.

la barricade de l'avenue d'Orléans (aujourd'hui général Leclerc); à droite au numéro 89 le Crédit industriel et commercial à l'angle de la rue Alphonse-Daudet, au fond l'église Saint-Pierre de Montrouge (photo H. Lavigne)


l'immeuble n'a pas changé; le Crédit industriel et commercial a été remplacé par la banque HSBC

À deux pas d'ici, rue d'Alésia, les F.F.I Henri Guyot et René Le Bail sont tués devant un garage réquisitionné par les Allemands.

Mercredi 23 août : Ce matin les Allemands ramassent des civils pour démolir la barricade de l’avenue. Puis ils tirent quelques coups de feu rue Alphonse-Daudet. Vers 8h00 des soldats empilés dans deux camions accompagnés de leurs chars légers et d’un lourd arrivent à la Porte d’Orléans. Ils se déploient aussitôt dans toutes les directions en tirant à la mitraillette sur les rares personnes qui se hasardent près de la Porte. Nous évacuons donc précipitamment le terrain au milieu des vitres brisées du magasin Auto-Accessoires. Ce soir un ordre des F.F.I demande aux concierges des immeubles de descendre les sacs de sable de la D.P (défense passive) pour les tenir à leur disposition. Après dîner je m’emploie avec tous les jeunes de la rue à descendre les sacs des maisons ; c’est un travail exténuant mais il est accompli avec entrain et une célérité remarquable. À la fin de cette journée je propose au tableau d’honneur les concierges des immeubles qui ont vu, sans protestations, leurs escaliers en piteux état.


aujourd'hui place du 25 août 1944 on trouve encore un magasin d'accessoires automobiles

Jacques Becker, 24 ans, a été tué, lui, dans la rue Marie-Davy qui prolonge la rue Alphonse-Daudet.

Jeudi 24 août : On attend l’arrivée des Américains d’heure en heure. Les bruits les plus contradictoires circulent à ce sujet ; les gens de Paris téléphonent à leurs amis de banlieue pour connaître la position des armées alliées. La nuit dernière les derniers Allemands ont évacué le dépôt. Les portes de Paris sont fermées par des barricades pour empêcher les Allemands de se replier. Dès le début de l’après-midi des barricades sont édifiées avenue d’Orléans et rue de la Voie-Verte en particulier (aujourd’hui avenue du Père-Corentin, aumônier des résistants assassiné le 28 juin 1944 par la Gestapo) ; j’y prends une part active en remuant des sacs de sable pendant quatre heures de suite et sans interruption. Je ne suis pas le seul et tout le monde, hommes, femmes et enfants mettent la main à la pâte avec un enthousiasme et une ardeur remarquables. La barricade de l’avenue est imposante, les matériaux les plus divers voisinent avec les classiques sacs de sable, depuis le camion allemand abandonné jusqu’à la grille d’arbre en passant par les restants d’une halte d’autobus ; tout est employé avec art et méthode. Dans la soirée tout est terminé, les services de la Croix-Rouge sont prêts. Mais ils n’auront pas à intervenir : à 22h30 la radio nous informe que les premiers soldats de la division Leclerc viennent d’entrer dans Paris par la Poterne des Peupliers et qu’ils sont à l’Hôtel de Ville (voir la composition du détachement du capitaine Dronne). En cet honneur ordre est donné à tous les curés de faire sonner les cloches des églises. Dans les rues les gens se mettent aux fenêtres et applaudissent spontanément. Cette fois nous sommes enfin LIBRES !


avenue d'Orléans : sur la droite la rue Poirier-de-Narçay, au fond la barricade (photo H. Lavigne)


les magasins sur la gauche ont disparu, laissant la place au nouveau dépôt d'autobus de la RATP

Vendredi 25 août : Dès ce matin de bonne heure le gros des forces françaises et américaines arrive dans Paris par la porte de Châtillon (voir le témoignage de Roger Trentesaux) puis par la porte d’Orléans. Tous les gens sont sur leur passage pour les acclamer. C’est un enthousiasme indescriptible ; l’avenue d’Orléans est noire de monde, les camions et les chars ont peine à se frayer un passage au milieu de cette foule qui tend les bras, donne des poignées de main et prend d’assaut les voitures. Cependant une ombre au tableau : ici comme un peu partout dans Paris, les Allemands ont laissé des soldats en civil et des miliciens cachés dans les mansardes des grands immeubles et qui tirent sur la foule. Avenue d’Orléans, aux alentours de 10h00, les premiers coups de feu éclatent ; c’est à peine si on les entend au milieu des acclamations. Les F.F.I s’efforcent de dénicher les tireurs sans inquiéter la foule. Mais bientôt la fusillade s’intensifie et c’est la panique : les gens se précipitent dans les immeubles, l’avenue est déblayée en un instant. Pour ma part je me suis réfugié avec quelques personnes derrière des sacs de sable, vestiges de l’ancienne barricade. Mais bientôt la position s’avère intenable. En effet nous sommes à plat ventre et les balles de mitrailleuse passent au dessus de nos têtes. Ne pouvant nous baisser davantage, et pour cause, nous profitons d’une accalmie pour pénétrer par effraction dans un ancien local allemand du dépôt où nous attendons pendant encore un quart d’heure la fin de la fusillade. J’apprends à ce moment que les tireurs viennent d’être arrêtés ; parmi eux on signale un Allemand de 69 ans qui maniait la mitraillette avec habileté mais non avec succès puisqu’il s’est fait boucler. On en a même arrêté qui tiraient du haut du clocher de l’église. J’espère que leur compte sera vite réglé. Cet après-midi le défilé continue ainsi que les acclamations qui l’accompagnent. Il y a de quoi rester ébahi devant la quantité de matériel qui a été amené par mer.


la foule tend les bras, prend d'assaut les voitures…


ce char passe devant les Galeries de Montrouge au n° 122


Maurice Taylor, 29 ans, membre des milices patriotiques du théâtre a été tué 4, impasse Coeur-de-Vey

Henri Lavigne a également photographié cette petite rue : à droite un restaurant, au fond une avenue ou une  grande rue; le boulevard Jourdan ou l'avenue d'Orléans ?


Charles Huck, 10 ans à l’époque (voir son témoignage) a bien voulu apporter ces quelques précisions : 

Au dépôt des autobus 38, avenue d’Orléans, le commandant du détachement allemand refusa de se rendre aux F.F.I en précisant qu’il ne ferait qu’en présence de l’armée régulière (son père assista à la scène). 

Au 49, rue Bannier Jeanne Ruff, la concierge de l’immeuble, rapporta les faits suivants : au 2ème étage habitait un F.F.I qui travaillait à la mairie de l’arrondissement ; il avait accroché à la fenêtre de sa salle à manger le drapeau français avec Croix de Lorraine ; les Allemands sont montés chez lui, ont arraché la Croix de Lorraine mais ont bizarrement laissé le drapeau en place ; par chance ils n’ont pas pensé à pénétrer dans la cuisine : ils y auraient découvert tout un arsenal d’armes. 

Vers le 20 août un détachement allemand se tenait entre l’église Saint-Pierre de Montrouge et la Porte d’Orléans ; en attendant le départ l’alcool coulait à flots. Soudain un soldat installa une mitrailleuse au milieu de l’avenue d’Orléans et ouvrit le feu de façon totalement gratuite. 

Le 26 août un tireur des toits, installé à l’école qui se trouvait à l’angle de la rue Didot et de la rue d’Alésia, tira sur des Américains stationnant avec leurs half-tracks et leurs G.M.C rue d’Alésia. Ce tireur fut rapidement mis hors d’état de nuire. 

Charles fréquentait l’école de la rue Desprez ; il y connut également les restrictions de chauffage : partage du stock de houille avec l’école de la rue de l’Ouest où il y avait encore un gros poêle carré. Et en fin d’après-midi distribution des « biscuits du Maréchal ». 

« Maggi » était une chaîne de distribution comme les Coopérateurs ou Félix-Pottin. Un J2 avait droit à ¼ de litre de lait par jour. Le jeune Charles allait chercher la ration familiale à la crèmerie Dancausse, rue de Vanves. 

Une suggestion pour la photographie non identifiée : peut-être la villa Virginie qui commence rue de la Voie-Verte et donne dans l’avenue d’Orléans.


La libération de Paris n'est pas la fin de la guerre (voir ici).  Sur le timbre Marianne a remplacé le maréchal Pétain, et la République française, l'État français (la Marianne de Fernez a été imprimée en mars 1944 à Alger). Mais en novembre 1944 le courrier est toujours censuré; les combats se poursuivent à l'Est. Le 28, date du tampon, Strasbourg n'est libérée que depuis cinq jours et les Allemands menacent de l'autre côté du Rhin.

En revanche la carte de rationnement « Textiles » délivrée en 1942 est toujours utilisée en 1946 et en mars 1949 il faut encore des tickets pour acheter du pain. Le marché noir a de beaux jours devant lui.