Attaque de trains sur la Petite ceinture

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Construite en 1852, d'abord utilisée pour transporter des marchandises et ensuite ouverte aux voyageurs, la Petite ceinture ne résista pas à la concurrence du métropolitain. En 1934, abandon du trafic voyageurs, en 1990 du fret, aujourd'hui elle livrée aux ronces et aux tas d'ordures (voir le site de l'ASPCRF).

Août 1944 : Les Allemands utilisent la gare Belleville-Villette comme dépôt d’essence. Elle est fortement protégée par un blockhaus et des mitrailleuses. Le commandant FFI Baron (19ème arrondissement – sous-secteur Nord II) a bien fait étudier quelques hypothèses d’attaque : tirs de mortier, utilisation des égouts… le manque d’armes empêche toute action d’envergure. La gare est donc simplement surveillée de près, dans l’attente d’une opportunité.

Il existe principalement trois sources sur les évènements qui se sont déroulés sur le tronçon de la Petite ceinture, de la gare Belleville-Villette (au Nord) au tunnel de la rue Sorbier (au Sud), en passant par la tranchée des Buttes-Chaumont, la gare de Ménilmontant et la passerelle de la rue de la Mare :

- le rapport du FFI Charles Petit
- le rapport de Charles Bour, dit commandant Baron
- le témoignage de Madeleine Riffaud, lieutenant des FFI de la compagnie Saint-Just

Si les détails diffèrent un peu selon ces sources, l’opération décrite consista bien à bloquer trois trains allemands, surpris entre la gare de Belleville-Villette et celle de Ménilmontant, et elle se déroula du 22 au 23 août 1944. Y participèrent des FFI du 19ème arrondissement, sous-secteur Nord II, des éléments de la compagnie FTP Saint-Just, des FFI du 20ème arrondissement, dont le groupe Piat, des membres de l’O.C.M (organisation civile et militaire), des policiers et quelques cheminots à la retraite.

Selon Charles Petit, le mardi 22 août à 16h00, un wagon de munitions est signalé sous le pont de la rue Manin. Les FFI se préparent aussitôt à l’attaquer. Mais un autre train est à la manœuvre dans la gare Belleville-Villette et l’opération est remise à plus tard. Le train remorque le wagon sous le tunnel des Buttes-Chaumont. Dans la nuit un autre train, venant de la gare de Bercy, est « mal aiguillé » par les cheminots de la gare de Ménilmontant et vient percuter le convoi qui s’était abrité dans le tunnel. Le lendemain 23 août, la gare de Ménilmontant est occupée sans difficulté tandis que celle de Belleville-Villette résiste jusqu’à 11h00 au prix de pertes sévères. Deux camions allemands arrivent en renfort, ils sont repoussés ; un train de troupes arrive par le Nord, il est stoppé par les rails déboulonnés. Les Allemands tentent plusieurs sorties. Un parlementaire FFI est abattu. Deux cents kilos de souffre sont préparés pour enfumer les soldats pris au piège dans le tunnel. Ils finissent par se rendre. Butin : trente-sept prisonniers, quatorze wagons d’armement, matériels de guerre et d’habillement.


La gare Belleville-Villette (site Les souterrains de Paris)


La gare Ménilmontant (Forum Märklin)


la tranchée des Buttes Chaumont (Forum Märklin)

Selon le commandant Baron (qui précise à la fin de son rapport : La capture du train nous a valu des récits romancés, dont le présent compte-rendu constitue la mise au point), la gare Belleville-Villette, un des principaux dépôts d’essence allemand de la région parisienne, est trop fortement gardée pour être attaquée ; elle est donc étroitement surveillée dans l’attente d’une opportunité. Les Allemands l’évacuent le 22 août vers 6h30. Il envoie un groupe franc l’occuper. Un cheminot de permanence apprend que des trains venant de Bercy se dirigent vers la gare de l’Est. Ils arborent drapeaux tricolores et Croix de Lorraine mais en raison de la grève il ne peut s’agir que de trains allemands. Le « signal carré » est fermé, des pétards sont installés sur la voie. Le premier train sort du tunnel (des Buttes-Chaumont). Le FFI Camus grimpe sur la locomotive, arrache un drapeau ; ses camarades ouvrent le feu. Le mécanicien allemand fait reculer sa machine pour se mettre à l’abri dans le tunnel mais heurte ainsi le convoi qui le suit. Baron et le gardien de la paix Lefevre pénètrent dans le tunnel pour demander la reddition des soldats. Pas de réponse. Ils ressortent et Baron installe ses FFI en surveillance. Il envoie également des cheminots de l’autre côté de la gare, au Nord, pour empêcher toute arrivée de renforts. Les FFI du secteur Est (20ème arrondissement, groupe Piat) surveillent la sortie Ménilmontant au Sud. Les Allemands ne bougent pas de la nuit. Le lendemain Baron fait étudier la possibilité de les enfumer par les bouches d’aération et réclame des bombes lacrymogènes à la Préfecture de police. Les Allemands tentent une sortie à la gare de Ménilmontant. Il s’y rend aussitôt. Les FFI ont capturé une trentaine de prisonniers, les wagons contenaient des fusils Mauser neufs, des cartouches, de la farine, des piles électriques, des radiateurs, des fanions à Croix gammée, etc. Tout ce matériel fut déclaré à l’administration des Domaines.

Selon Madeleine Riffaud, 20 ans, lieutenant FTP de la compagnie Saint-Just, qui reçoit le 23 août, au petit matin, l’ordre de se poster au pont de Belleville-Villette afin d’empêcher un train allemand de pénétrer dans le ventre mou du 19ème où il n’y a pas de barricades, l’opération est très risquée. Elle n’a que quatre hommes à sa disposition. Le groupe embarque dans une traction et se rend sur place. Du pont, ils jettent des explosifs et des feux d’artifice sur la locomotive tandis que les Allemands balaient le terrain à la mitrailleuse. Un wagon est déséquilibré. Les soldats se réfugient dans le tunnel. De l’autre côté, rue de la Mare, les FFI du 20ème ont des pertes, mais les deux issues du tunnel sont maintenant bloquées. Les quatre-vingts Allemands se rendent enfin en présence du commandant, du nouveau maire de l’arrondissement et des FFI du quartier. Outre le wagon de munitions, un chargement de victuailles (charcuteries, fromages, vins, conserves et … capotes anglaises) est récupéré et aussitôt distribué à la population de l'arrondissement.


20 ans en 1944 (DVD de Jorge Amat)

Sur cette photo d’un groupe de la compagnie Saint-Just, on peut reconnaître Gilbert Cot (1) et Guy Dramard (2) qui participèrent à l’attaque aux côtés de Madeleine Riffaud (3). Guy Dramard s’engagera dans la colonne Fabien, futur 151ème RI, et sera mortellement blessé en Alsace le 21 janvier 1945. Dans le cercle, au centre, André Calves (lire son témoignage).

Dernier détail, la main-courante de la Préfecture de police fait bien état d’appels téléphoniques relatifs à cette affaire :

 23 août :

12h55 : Du 11ème arrondissement Baulier : Le 20ème a bloqué trois trains d'Allemands sous le tunnel de Ménilmontant (Petite ceinture) sous rue Sorbier. Redemande renfort. 

13h00 : Les trains signalés seraient capturés. Envoyer renfort cas retour offensif. 

19h10 : Du 20ème : Les deux trains bloqués sous tunnel Ménilmontant par suite attaque FFI sont entièrement aux mains de celles-ci. Ne contiennent que du matériel peu utile actuellement : onze personnes ont été capturées. Machine ayant déraillé, voie bloquée pour un certain temps.


rue Manin


rue de Ménilmontant


photo BDIC Nanterre


photo BDIC Nanterre


plaque commémorative passerelle rue de la Mare


plaque commémorative rue de Ménilmontant

François Boltz, né le 31 décembre 1906 à Baldersheim (68), était domicilié 26, rue Piat (20ème). Louis Godefroy, né le 25 août 1890 à Charly-sur-Marne (02), était domicilié 11, rue des Envierges (20ème). Léon Adjeman (ou Adjiman) avait 65 ans, selon les AD de la Seine. Le décès de ces trois hommes a été enregistré à l’hôpital Tenon. Ils sont inhumés au cimetière de Pantin. L’un des patriotes inconnus est très vraisemblablement Joseph Piete, 23 ans, dont le décès est relevé ce jour-là rue de Ménilmontant.